Il s'agit d'une course, vous voyez. Qu'est-ce qu'on y gagne? Sans doute de la confiance, de l'estime de soi, un sentiment d'appartenance, et peut-être même un sens à tout. Ça se passe toujours en deux temps, un contre un. Chacun compétitionne pour une course organisée par l'autre, qui court aussi et juge.
Il s'agit d'un lapin contre un cheval. D'abord, il y a la course organisée par le plus petit. Voici comment cela se passe.
Le cheval est à la ligne de départ. Loin, très loin, il voit l'instrument qui le punira s'il échoue, ou le prix qu'il aura lorsqu'il réussira. Il ferait n'importe quoi pour battre le lapin. Il se croit sans doute plus important que lui, très méritant. Audacieux. Il vient compétitionner chaque fois qu'on lui demande. Toujours à disposition, fidèle au poste. Un chien de poche qu'il suffit de siffler pour accourir, et quand on n'en a plus besoin, un coup au cul - deux quand il a de la misère à comprendre. C'est presque une question de vie ou de mort. Mais plus de mort. À son souvenir, il gagnait plus souvent auparavant, quand le lapin le voulait bien. Mais depuis longtemps, chaque course lui coûte des chutes douloureuses. Il franchit la ligne d'arrivée salit par le sable et honteux. Son pelage autrefois était de couleur blanche, mais maintenant, on ne peut plus le distinguer du décor. Comme un caméléon. On ne le voit plus très bien. Il est là mais involontairement caché, ignoré. Il vit dans ses valises en cherchant une place où on le verrait.
Quand le départ est annoncé, il se dit que peut-être, cette fois, il gagnera. Il est très naïf. Ses sacrifices et ses efforts ne le mènent à rien. Pas même les offrandes données au juge, le lapin lui-même. Il n'est pas achetable. Honnête gaillard. Les adversaires se lancent. Tout de suite, le cheval chute, se fracasse la tête. Ses pattes maladroites s'entremêlent. Il se rattrape rapidement. Un cheval devrait gagner contre un lapin... non? Tant pis. Il redouble d'efforts, sacrifie son corps qui tente de faire comprendre au coeur que c'est vain; l'autre est déjà médaillé vainqueur. Le cheval monte sur le podium et s'écroule pour la millième fois. Ça fait pitié. Il se jure de ne plus s'y reprendre. Tient-il sa promesse? Jamais. Parce que c'est la course du lapin. C'est normal qu'il soit vainqueur, et l'autre ne devrait pas essayer de le surpasser.
Maintenant voici la course du cheval. Même concurrents, même parcours.
Le lapin décide rarement de participer aux courses du cheval. De toutes façons, s'il le ferait toujours, il ne ferait que ça de sa vie! Il y a plus important. En plus, pas même entrainé, le lapin sait qu'il va gagner. L'autre le laisse gagner inlassablement. Même pas besoin d'impressionner le juge, il est à ses pieds. Rien à faire. Oh il a bien essayé de perdre quelque fois pour ne pas que le cheval soit trop fatigué, mais le résultat restait le même. Lentement, il se met en branle et avance. Au passage, il mange une carotte que le cheval lui lance sur le parcours. À la troisième, il se dit que c'est assez. Il n'a pas à en profiter davantage. Il continue son chemin, fier de son attitude. Le temps avance. L'autre est encore loin derrière. Que voulez-vous, c'est le destin. Le lapin pense à la carotte abandonnée et regrette un peu, il a faim. Il se retourne et voit derrière le cheval déçu que le lapin n'ait pas voulu de son cadeau. Pauvre imbécile, tu ne comprends rien. N'insiste pas, ça m'énerve. Enfin, victorieux, le lapin franchit la ligne d'arrivée, couronné de succès encore une fois. C'est lui le meilleur, le plus beau, le plus gentil, le plus doux. Il mérite sa place. Le cheval s'approche frustré et gêné d'avoir perdu à sa propre course, et ignorant encore pourquoi.
Il s'agit, pour expier sa défaite alors, un petit tournevis ou un bouchon de stylo coupant [...].
Je peux être pathétique et avoir une très mauvaise écriture quand je veux.